ORiENTATION




Fernand Léger. Dessin pour le Congrès de la
Jeunesse et de la Paix.
Varsovie 1955 (détail)

Ce qu’on appelle la « mondialisation », en réalité le monothéisme mondial du marché engendré par le capital, rapport social désormais planétaire, est lourd de menaces parce qu’il produit un monde cassé : entre les « élus » et les exclus, les pauvres et les riches, les exploiteurs et les exploités, le Nord et le Sud.
 - Les avancées de la science et de la technique, qui augmentent sans cesse nos moyens et nos pouvoirs, servent plus à la destruction de l’humain qu’à son épanouissement car elles ne sont orientées par aucune réflexion sur le but et le sens de la vie.
Ce monde, fondé sur une conception quantitative du bonheur, n’a d’autre but que de produire et consommer de plus en plus, de plus en plus vite, et n’importe quoi, au point que les trafics les plus fructueux sont aujourd’hui ceux des armements et de la drogue.
Dans ce monde, les fortunes s’acquièrent par la spéculation financière beaucoup plus que par le travail producteur de biens et de services.
 - Ces dérives conduisent à la jungle, à la loi dominante du plus fort, à la violence et au chaos qui en découlent.


Ce monothéisme du marché et l’idolâtrie conjointe de l’argent suscitent des réactions de révolte et d’évasion.
 - Evasion par exemple dans la drogue ou les tranquillisants. Evasion dans la déchéance de l’art en divertissement pour oublier le réel et la nécessité de la recherche du sens : culture de la nouveauté pour la nouveauté, spectacle non pour l’éveil mais pour l’hébétude ou la transe.
 - Révoltes nées de l’éclatement des cadres anciens de la vie sociale : familles, églises, nations.

 Fausses solutions : une foi dégénérant en intégrismes, superstitions ou sectes ; un patriotisme dégénérant en nationalismes archaïques qui désintègrent le tissu social en le divisant en entités ethniques de plus en plus petites et non viables.
Cette dégénérescence des nationalismes politiques et des intégrismes religieux universalise la violence dans un désordre international nouveau sans loi ni droit et désintègre des vies personnelles dépourvues de sens et d’avenir.

Cette situation du monde nous impose un choix pour arrêter ces dérives. Ou bien l’inconscience de l’anarchie d’une guerre de tous contre tous, qui conduit à notre « ruine commune » (Marx) ; ou bien la prise de conscience de la primauté du tout pour sauver l’espérance et la vie, et donc « la transformation révolutionnaire de la société tout entière » (Marx).

Les principes directeurs de cette transformation pour un avenir « à visage humain » ne peuvent être ceux de 1789 qui eurent le mérite de mettre fin aux hiérarchies et aux privilèges du sang, mais en instituant ceux de l’argent et en laissant aux possédants toute liberté d’asservir et d’exploiter la masse des démunis.
Il s’agit aujourd’hui de remonter au-delà de tous les systèmes de domination et de retrouver le courant majeur et universel d’humanisation de l’homme, de faire appel à la responsabilité créatrice de chaque homme et de tout homme, cette responsabilité étant précisément ce qui, au-delà de la nature, le fait authentiquement humain.


Tant que l'on continuera :

* à appeler liberté l'économie de marché sans limite comme seul régulateur des rapports sociaux;

* à appeler progrès l'accroissement constant des pouvoirs techniques et scientifiques de domination sur la nature et les hommes ;
* à appeler développement l'augmentation aveugle de la production et de la consommation,


s'aggraveront les inégalités, les exclusions, et les violences qui en découlent.


* Il n'y a de liberté et de démocratie que lorsque chacun participe aux décisions dont dépend son destin ;

* Il n'y a progrès que lorsqu'à la jungle des concurrences, des volontés de puissance, de croissance et de jouissance des individus, des groupes et des nations, se substitue une communauté véritable, . c'est-à-dire une communauté où, au contraire de l'individualisme,

chaque membre a conscience d'être personnellement responsable du destin de tous les autres ;

* Il n'y a de développement que de l'homme. A l'inverse d'un système engendrant l'accumulation de la richesse à un pôle de la société, et à l'autre l'appauvrissement matériel et culturel des multitudes, une société est « développée » lorsqu'elle crée les conditions économiques, politiques, culturelles et spirituelles pour que chacun de ses membres dispose au départ de chances égales pour développer pleinement toutes les possibilités créatrices qu'il porte en lui.


Ce choix implique un triple refus et une triple mutation.

Les refus d’un ordre injuste et dépassé :
 - La propriété ne peut plus être le droit individuel d’user et d’abuser, qui a conduit à la polarisation de la richesse aux mains de minorités au détriment des multitudes.
 - La nation ne peut plus être une fin en soi car la volonté de puissance et de croissance conduit à des guerres et à des affrontements sans fin.
 - La religion ne peut plus prétendre détenir la vérité absolue, qui implique le droit sinon le devoir de l’imposer aux autres, et qui justifie terrorismes, inquisitions, colonialismes.

La triple mutation c’est le passage :
 - de l’individualisme à la communauté. Selon l’individualisme, chacun est le centre et la mesure de toute chose. Le membre de la communauté au contraire se sent responsable du destin de tous les autres membres ; la liberté de l’autre n’est pas la limite de sa propre liberté mais la condition ;
 - du positivisme à la foi. Selon le positivisme, la science et la technique peuvent résoudre tous les problèmes, y compris celui du sens de notre vie ; c’est une religion des moyens. La foi au contraire exige rupture avec tout déterminisme ; foi en Dieu ou foi en l’Homme, mais toujours foi dans un sens de la vie et foi dans l’unité du monde ;
 - du particularisme à la considération première du tout. Le particularisme, c’est privilégier les intérêts d’un individu, d’un groupe ou d’une nation contre ceux du tout. Aucune action pourtant ne peut être créatrice d’un avenir à visage humain, poursuivre l’humanisation de l’homme, si elle n’est pas fondée sur la considération première du tout et ne s’y ordonne.


Pour une déclaration des devoirs


D'après Picasso. Le visage de la paix. 1950
1 / L’humanité est en effet un tout indivisible, une communauté planétaire, la communauté « première », dont l’unité doit reposer non sur l’impérialisme d’un Etat ou d’une culture mais sur la participation de tous les peuples. Une unité symphonique et non impériale,fondée sur un développement solidaire et un changement radical des rapports Nord-Sud.

Le devoir primordial des communautés « secondes » et de leurs membres est de servir cette unité et son développement créateur.
 - Seule la coordination universelle des efforts de développement de l’homme peut permettre de résoudre les problèmes de la paix, de la faim dans le monde et de l’immigration, comme du chômage forcé ou de l’oisiveté parasitaire.
 - Il garantit l’épanouissement, en chaque être humain, quel que soit son sexe, son origine, sa vocation, de toutes les possibilités créatrices qu’il porte en lui. Nul intérêt personnel, national, corporatif ou religieux, ne peut avoir pour fin la concurrence, la domination, l’exploitation du travail d’un autre ou la perversion de ses loisirs.

 - Il garantit la liberté d’expression et de pratique à tout humanisme, c’est-à-dire à toute doctrine servant les intérêts de l’humanité comme un tout, et à toute religion, c’est-à-dire à toute croyance attribuant une origine divine à ce tout.
 - Ce devoir exclut toute prétention à l’exclusivité et à la domination d’une croyance, d’une nation, d’un groupe, d’un individu. Sont donc exclus tous privilèges de puissance comme veto, pressions militaires ou financières, embargos économiques.
 - Il n’appartient qu’à la communauté mondiale, sans différenciation numérique, de veiller à l’observance de ce devoir primordial et des devoirs « seconds » qui en découlent.

 2/ Le but de toute institution publique, de toute communauté « seconde », ne peut être que la  constitution d’une communauté véritable, c’est-à-dire, à l’inverse de l’individualisme, d’une association où chaque participant a conscience d’être personnellement responsable du destin de tous les autres.
 - La liberté consiste à n’être pas captif de ses intérêts propres ou des intérêts et des visées particulières de la communauté seconde à laquelle on appartient, et à agir seulement en vue de la promotion de tous les membres de la communauté première, la communauté planétaire.       
 - La sécurité et la résistance à toute oppression découlent de la solidarité propre à ceux qui sont conscients de ces devoirs. Aucune force physique, l’histoire le montre par la désintégration finale de tous les empires, ne peut triompher longuement d’une communauté unie par la conscience commune de ces devoirs universellement humains.
 - Les droits de l’homme se résument en celui-ci, fondamental : nul ne doit rencontrer de limites et d’obstacles – tels  que discriminations économiques, politiques, culturelles ou spirituelles – à l’accomplissement de ses devoirs à l’égard de la communauté humaine planétaire.

 3/ Le capital –le travail mort – est la richesse accumulée depuis des millénaires grâce à la science, à la technique et aux arts des hommes. La propriété des moyens économiques n’a donc de légitimité que si elle est fondée sur le travail vivant et concourt au développement de tous.
 
- Notre attitude envers la nature est un cas particulier de notre attitude envers la propriété. La nature, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a été, pour la plus grande part, « humanisée » par le travail de multiples générations. Elle ne peut donc être considérée ni comme un réservoir illimité de richesses pour satisfaire nos appétits du moment, ni comme un dépotoir pour nos déchets. Elle appartient non seulement aux milliards de morts qui l’ont fécondée mais aux milliards aussi de ceux qui ne sont pas encore nés. Nous avons donc le devoir de la transmettre plus féconde et plus belle que nous l’avons reçue, sans en hypothéquer l’avenir.

 4/ Le pouvoir et le savoir (qui est une forme de pouvoir) poursuivent le même but universel.
 - Le pouvoir, à tous les niveaux, ne peut être exercé ou retiré que par le mandat des citoyens, c'est-à-dire de ceux s'étant engagés par écrit à observer les présents devoirs.
 - Il ne comporte aucun privilège mais seulement des devoirs supplémentaires: 
 
- Tout dirigeant ou responsable d’une communauté seconde (église, nation, entreprise de production ou de service, corporation professionnelle ou artistique, ou autre) doit veiller à ce que l’action extérieure  de cette communauté ne nuise à aucune autre, y compris à l’échelle mondiale. Par exemple, que l’autorité dans une religion n’implique aucune exclusion ou répression vis-à-vis d’une autre ou de communautés non-religieuses. Par exemple encore que l’autorité dans une nation n’implique aucun privilège pour celle-ci et moins encore une domination à l’égard d’une autre, d’un autre peuple.
 - Tout dirigeant, à quelque niveau que ce soit, a le devoir de s’interroger sur la finalité, c’est-à-dire le sens et le but de son action : sert-elle à l’épanouissement de l’Homme et de tout homme, ou à sa dégradation voire sa destruction ? Par exemple : les productions les plus rentables sont celles des armements et de la drogue, que faire ? Autre exemple : l’information, la publicité, les religions et les arts ont un grand pouvoir de manipulation des esprits, que faire ?

 5/ Etymologiquement démocratie signifie gouvernement par le peuple et pour le peuple. Les « démocraties  occidentales » n’en sont pas vraiment, ainsi que Rousseau en a depuis longtemps fait la démonstration. Pour deux raisons : l’inégalité des fortunes, qui rend impossible la formation d’une volonté  générale, et opposent au contraire ceux qui ont et ceux qui n’ont pas ; et l’absence d’une foi en des valeurs absolues qui fassent aimer à chacun son devoir primordial plutôt que son intérêt personnel qui en fait le concurrent et le rival de tous les autres.
 - Même mystification pour les « droits de l’homme ». C’est à chaque époque la minorité dominante dont il s’agit de défendre les droits.
Que signifie un droit pour qui n’a pas les moyens de l’exercer ? Le « droit au travail » pour des millions de chômeurs ? Le « droit à la vie » pour des milliards d’êtres humains qui, dans le monde non occidental, souffrent et meurent pour qu’ailleurs des privilégiés puissent poursuivre « librement » leurs gaspillages ? « L’égalité » qui interdit « également » à un milliardaire et à un affamé de voler du pain, ou qui leur permet, à l’un et à l’autre, d’acheter un journal ou de fonder une chaîne de télévision ?

Roger Garaudy

« La loi égale pour tous »,  ce slogan est le mensonge des « droits de l’homme », même lorsqu’ils se proclament « universels ».
Voilà pourquoi à une énième proclamation des « droits » nous préférons une pratique des devoirs, telle que nous venons de l’expliciter dans ces principes.



©Alain Raynaud 2017
A  partir de différents textes de
Roger Garaudy
 
Bernard Buffet. La révolution française. 1977

Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy